Bataille syndicale pour les cadres

Publié le par Dos Santos Thierry

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3420

1. bis Rencontres d'Options_Ugict-CGT.jpg© En janvier, l’Ugict-CGT organisait un colloque sur le droit à la déconnexion. Preuve que le discours syndical s’adapte aux préoccupations des cadres.

 

La CFE-CGC gagne de plus en plus de points aux élections professionnelles, poussant la CGT, en recul, à séduire cadres et techniciens.

Les citadelles ouvrières tombent les unes après les autres. Et ce changement sociologique du salariat dans l’industrie entraîne la CGT dans sa chute. À?Sochaux, le site historique de PSA, l’évolution est nette : en décembre?2014, la CGT a perdu trois sièges sur les quinze du comité d’entreprise (CE), deux chez les ouvriers et un?chez les techniciens. « Un siège du collège ouvrier avait été transféré au collège cadres, nous savions que, mathématiquement, nous allions perdre un?élu au CE », explique Élisabeth?Colino, la secrétaire adjointe de la CGT Sochaux. L’effectif ouvrier diminue dans l’ensemble du groupe où, pour la première fois depuis 1968, la CGT a perdu sa place de premier syndicat, devancée par la CFE-CGC et Force ouvrière (FO).

Chez Renault, le basculement syndical a déjà eu lieu. « La progression de la CFE-CGC et le recul de la CGT sont réguliers depuis une?quinzaine d’années », explique Nicolas?Leproux, responsable des relations sociales. En 2010, la CFE-CGC est devenue la première organisation syndicale du groupe, soufflant le haut du podium à la CGT. Publiés début avril, les résultats du dernier cycle électoral dans les établissements Renault confirment cette évolution. Symbole fort : depuis 2009, la CGT n’est plus représentative à Boulogne-Billancourt, siège du constructeur. Si?Renault a?entamé bien avant PSA sa mue technologique et ses délocalisations de sites de production, cette mutation se poursuit. Entre?2011 et?2015, sur les 5 700?salariés ayant disparu de l’effectif électoral, près de 50 % sont des ouvriers. Aujourd’hui travaillent chez Renault un tiers d’employés et ouvriers, un?tiers de techniciens et agents de maîtrise, un?tiers de cadres.

La CGT recule aussi à la SNCF et à la RATP, chez Orange – où, là encore, elle a perdu sa primauté – et chez Airbus, où FO règne en maître. Dans l’établissement d’Airbus Opérations Toulouse (15 000?salariés), elle est passée sous la barre des 10 %, perdant son statut d’organisation représentative. Chez EDF, le changement du visage salarial passe certes par une?montée en puissance des techniciens et des cadres, mais aussi par un fort renouvellement générationnel. « EDF a beaucoup embauché de techniciens, cadres, ingénieurs, surtout des jeunes », analyse Alexandre?Grillat, le secrétaire national de la CFE-CGC, ancien administrateur salarié d’EDF. « Ces salariés ne veulent plus de postures politiques, mais qu’on leur apporte des solutions. Nous avons une?approche très professionnelle du syndicalisme, nous travaillons nos dossiers et les salariés nous en savent gré. » Entre?2007 et?2013, la CFE-CGC a gagné huit?points chez EDF.

Moins de clivages grâce au dialogue social

Le spécialiste du syndicalisme Dominique?Andolfatto perçoit aussi cette influence de la nouvelle génération sur la recomposition syndicale dans l’industrie. « Les jeunes jugent les syndicats à leurs résultats, quitte à changer de vote, contrairement aux anciens, fidèles à une organisation. Un?renouvellement générationnel qui provoque une?“moyennisation” de la main-d’œuvre. Les jeunes du collège exécution se sentent proches des aspirations des techniciens et agents de maîtrise du même âge. Ils pourraient à leur tour se détourner de la CGT. » Cette « moyennisation », Renault la remarque par un phénomène nouveau : « Le vote des employés, techniciens et agents de maîtrise a tendance à se rapprocher du vote des ingénieurs et cadres, et à s’éloigner de celui des ouvriers », analyse le responsable des relations sociales de Renault.

Les salariés de l’industrie s’éloignent peu à peu des revendications et des modes d’action ouvriers pour des raisons sociologiques, mais aussi parce que c’est la crise, et qu’ils prennent conscience des difficultés économiques rencontrées par leurs entreprises. C’est l’un des effets du dialogue social. Pour les directions de PSA et de Renault, cela ne fait aucun doute : les signataires des accords de compétitivité négociés en 2013 ont été récompensés dans les urnes. À?Sandouville, qui produira le nouveau Trafic de Renault, la CGT a?chuté de 15?points, tandis que FO, signataire, devenait la première organisation syndicale. À Flins, qui accueillera prochainement la Micra, la CFDT, signataire, a gagné 15?points quand la CGT chutait. « Les salariés ne se reconnaissent plus dans les syndicats qui ne signent rien », analyse Bruno?Azière, délégué syndical central CFE-CGC de Renault. En revanche, les signataires sont sanctionnés sur les sites qui n’ont rien obtenu et qui ont dû faire des efforts.

Début prometteur pour les candidats cadres

Face à ses nombreux reculs électoraux, la CGT a compris que son poids dépendrait de sa capacité à?élargir son électorat, et à amener les cadres à voter pour elle. Comme le reconnaît Élisabeth?Colino chez PSA, à?Sochaux. « La CGT doit être présente dans tous les collèges si elle veut garder une influence significative », dit-elle. Pour la?première fois depuis quarante?ans, la CGT a présenté sur ce site historique des candidats cadres aux élections. Ils ont recueilli 6 % des voix. « Un bon début, qui montre que nous avons besoin de travailler pour toucher ce public », commente la secrétaire adjointe de la CGT locale. Au siège de L’Oréal (6 000?salariés), la liste présentée par la CGT chez les cadres a obtenu 16 % des suffrages. « Pas mal pour une première ! », se réjouit Patrick?Rinville, délégué syndical CGT, qui y voit le fruit de trois ou quatre?ans de travail en direction de cette population. « Ces salariés aussi demandent à être défendus, mais beaucoup hésitent à s’afficher avec nous par crainte de?répercussions sur leur carrière. » Ici, la CGT a adapté son discours à ce public, parle plus de charge de travail que de?salaire ou négocie sur les risques psychosociaux.

Au Technocentre de Renault, à Guyancourt, la CGT a changé son image pour séduire les cadres. Les tracts portent désormais le logo de l’Ugict, l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens de la CGT, avec des mots magiques comme « Ingés, cadres, techs ». « Quand on les distribue, les salariés nous disent qu’ils ne savaient pas que la CGT était aussi un?syndicat de cadres », raconte François?Baudlot. Cet ancien technicien devenu cadre est secrétaire général de la CGT du Technocentre depuis un?an. Jusque-là, cette fonction était occupée par un?ouvrier. « Avant, la CGT avait un discours anticadres, parce qu’ils étaient les patrons. Mais attaquer systématiquement les chefs ne nous sert pas ! Nos troupes doivent comprendre qu’on ne peut pas toujours accuser un?responsable hiérarchique en cas de conflit avec un?salarié. Les chefs, souvent, ne font qu’appliquer des ordres. » Séduire les cadres devient d’autant plus urgent pour la CGT qu’elle a reculé de huit?points au Technocentre.

Les jeunes, une cible privilégiée

« Tous les résultats électoraux le montrent : conquérir les cadres est le principal sujet à travailler pour la CGT, estime la secrétaire générale adjointe de l’Ugict-CGT, Sophie?Binet. Beaucoup de syndicats d’entreprise nous demandent de les aider à mobiliser cette population. » Philippe?Martinez, le nouveau secrétaire général de la CGT, en fait un point clé de son projet [lire ci-contre]. Le syndicat n’est pas le seul à vouloir récupérer une?part du gâteau raflé par la CFE-CGC. Force ouvrière et la CFDT possèdent aussi leur structure « cadres ». Jean-Paul?Bouchet, secrétaire général de la CFDT Cadres, pense avoir convaincu sa confédération que ce public devait devenir sa première cible. « Un plan d’action sera discuté au bureau national de juin, afin d’adopter une stratégie offensive, de se?positionner par rapport à la CFE-CGC et de mobiliser notre?tissu militant, encore souvent ouvrier, voire ouvriériste. » La CFDT Cadres veut cibler les jeunes.

La montée en compétences des salariés de l’industrie provoque un rééquilibrage des pouvoirs entre organisations syndicales, privilégiant les plus réformistes et poussant les plus revendicatives à adapter leur discours. Pour les directions, qui apprécient d’avoir en face d’elles des syndicats plus prompts à la négociation, reste un dernier pari : éviter que les salariés ne se détournent des élections professionnelles. Le recul de la participation inquiète la direction de Renault. « Nous avons mis le dialogue social au cœur de notre stratégie et signons avec nos organisations syndicales des engagements forts, concrets et réciproques, souligne Nicolas?Leproux. Leur légitimité, elles la tiennent de l’élection. » Un?sujet sur lequel directions et syndicats se retrouvent.???

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